• SI LE MONDE ETAIT un DESSIN...



    C'est en cela que le dessin constitue lui-même une expérience et c'est en cela qu'il autorise celle de son spectateur, contrairement au monde d'aujourd'hui, qui n'en constitue plus et n'en autorise plus à ceux qui l'habitent et qui l'observent. Un miracle peut se produire non seulement dans un dessin mais grâce à lui, ce qu'empêche le monde d'aujourd'hui, impropre aux miracles tant résonnent en lui les sommations massives. La beauté d'un dessin ne provient pas forcément du fait qu'il soit beau selon les critères dominants de l'esthétique en vigueur, mais aussi de celui qu'il fasse accueil au possible émerveillement des êtres et des objets, ce qu'interdit le monde d'aujourd'hui.
    Si le monde d'aujourd'hui nous environnait à la manière d'un dessin, et non pas comme un champ de conquêtes requises par l'exigence d'un résultat, nous serions heureux car nous serions libres. Nous aurions le loisir d'aller et de venir, nous saurions que le pouvoir est ajusté par le doute, nous vénérerions d'autant mieux nos congénères que nous accepterions notre état de solitude personnelle indépassable, et nous pressentirions que notre existence est moins une trajectoire finie qu'un tâtonnement fragile. Or ces comportements et ces pensées-là sont empêchés dans le monde d'aujourd'hui. Rien n'est plus vivant ni plus propice à l'accomplissement des êtres et des objets que le dessin, et rien n'est moins vivant, et moins propice à l'accomplissement des êtres et des objets, que le monde d'aujourd'hui. Promener à la surface du papier le crayon, la craie, la mine de plomb, la sanguine ou l'encre, en pratique comme en idée, c'est faire la guerre à cette mort.


    Par Christophe Gallaz www.contrepointphilosophique.ch



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  • Dessin de@ LAMPhttp//lampotaku.ru 
    Par Christophe Gallaz
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    Rubrique Humorales 
    Le complice des usures et du vieillissement

    Cette infime plasticité du dessin le rend apte à contenir de la durée, que le monde d’aujourd’hui s’efforce de nier par tous les moyens. C’est pourquoi le dessin sait comment recevoir et signifier les phénomènes de la naissance et du trépas - qui terrifient, l’un autant que l’autre, le monde d’aujourd’hui. Le dessin ne dément pas la réalité du temps qui passe et transforme les êtres et les objets, contrairement au monde d’aujourd’hui qui s’érige, sous le signe suprême de la consommation, en administrateur exclusif de leur destin. Le dessin est le complice des usures, des amoindrissements, des érosions, des désagrégations, des morcellements, des écroulements, des affaissements, des fatigues, des lassitudes, des vacillements, des tremblements, des amnésies, des imprécisions, du flou, des incertitudes et du vieillissement, avant que les corps et les âmes basculent dans le crépuscule, contrairement au monde d’aujourd’hui, qui se force à l’ignorance de tout cela tant ne règnent en lui que les chimères de l’instant qui pulvérise, de la performance qui bande et de l’immortalisation qui fige.

    Tous les sentiments qui nous irradient intimement, et tous les mouvements secrets des objets, des paysages, des lumières et de l’air, sont un dessin. Tout ce qui ne fanfaronne pas en tant que spectacle participe du dessin, alors que le monde d’aujourd’hui valide seulement ce qui concourt à le muer lui-même en spectacle. La mélancolie, la nostalgie, le spleen, les visions remontées de l’enfance ou réinventées plus tard à son propos, le souvenir des disparus, la traversée d’un visage par un sourire, les reflets, les irisations, les chatoiements, les échos, les résonances, les bégaiements de la parole, les atermoiements de la pensée, les fléchissements du courage et de la vaillance, les conjectures, les attentes, les espoirs, les déceptions, les regrets, les craintes, les perplexités, le songe des plantes au fond de la terre obscure, les regards obliques de l’animal pourchassé dans la forêt, l’étirement des nuages dans le ciel, et tout ce qui réside dans les ampleurs de l’ombre ou les replis du hasard, sont un dessin. .....(àsuivre)

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    2 commentaires
  • Par Christophe Gallaz
    http://www.contrepointphilosophique.ch/
    Rubriques Humorales
    10 décembre 2005 
      
    Aucun besoin de conquérir

    Lorsque vous contemplez un dessin, vous y voyez appliqués des principes de douceur et de modestie. Vous y voyez le trait du crayon cheminer à la surface du papier sans en écraser le relief, ni le recouvrir impérieusement. Vous y voyez des matières minces, la craie, la mine de plomb, la sanguine ou l’encre, déposées là selon des procédés souples. Mais quand vous observez le monde d’aujourd’hui, vous n’y percevez que des êtres tétanisés par l’effort de repérer sur le mode de la traque et du guet tout ce qui se trouve aux environs, pour s’en méfier et le dominer - qu’il s’agisse de leurs congénères, des animaux, des plantes, des océans, de l’air, du sol et de leur propre personne intégralement soumise à ce commandement général.

    Le dessin n’est pas de cette espèce. Son essence est la sérénité. Les humeurs ou les douleurs qu’il exprime parfois ne sont pas les siennes propres, mais celles qui tourmentent son auteur. Le dessin est un langage idéal. C’est un transmetteur pur. Quiconque contemple un dessin en est l’ami, et devient son confident, quelle que soit la violence dont son auteur l’a chargée. Le dessin ne connaît en soi ni les calculs, ni les stratégies, ni les coups de force. Il n’éprouve aucun besoin de conquérir, de leurrer ou de blesser, et moins encore de se venger, alors que le monde d’aujourd’hui n’est qu’un vaste champ de préméditations tordues, d’affûts malins, d’attaques sournoises, d’agressions viles, d’encerclements, de chausse-trappes, d’assujettissements, de soumissions, de défaites et de ruines.
    Le dessin, c’est ce qui cherche en permanence. Sa façon d’exister sur le papier consent à la possibilité qu’il soit effacé, contrairement au monde d’aujourd’hui - n’advenant qu’à la condition d’avoir effacé durablement, si possible à jamais. Lorsque vous contemplez un dessin, même tracé d’une main claire et décidée, vous percevez que mille possibilités subsistent en lui. Vous percevez qu’il pourrait se déployer autrement sous vos yeux, et néanmoins vous renseigner avec autant de justesse. Le dessin ne cesse de se transformer en votre présence. Dans tout dessin des dessins antérieurs ont déjà passé, et continuent à le faire, qui précèdent à leur tour des dessins à venir. Le dessin est un sentier de dessins dont la fixité n’est qu’une apparence temporaire. Il est nourri d’esquives, de discrétions et de distanciations, alors que le monde d’aujourd’hui décrète que toute esquive est synonyme de faiblesse, que toute discrétion est synonyme d’impuissance expressive, et que toute distanciation est synonyme de lâcheté.

    a suivre

      

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    1 commentaire
  • Le dessin contre la mort
     Par Christophe Gallaz
    http://www.contrepointphilosophique.ch/
    Rubriques Humorales
    10 décembre 2005
    Le mot « dessin » se promène dans la langue française au gré d’acceptions multiples. Il désigne une représentation d’objets visibles ou non, à l’aide de moyens graphiques, sur une surface donnée. Il désigne aussi n’importe quelle œuvre d’art formée d’un ensemble de signes. Il désigne encore une façon d’organiser des tracés sur un support - à moins qu’il évoque un style. Ou la structure esthétique d’une tapisserie. Ou la disposition des ornements sur certains objets fabriqués. Ou le canevas d’un ouvrage, y compris littéraire. Ou l’allure générale d’une phrase musicale, voire d’une chorégraphie.
    Ainsi va le terme, à propos duquel on ne peut assurer que deux choses. La première est sa définition technique a contrario : à l’inverse de la peinture, le dessin néglige en principe la couleur, ou la subordonne à la forme. Et la seconde est son ascendance étymologique et ses fraternités sémantiques : à l’instar du vocable « dessein », qui veut dire l’aspiration, la détermination, l’idée, la pensée, la proposition ou la visée, le « dessin » provient de l’italien « disegno », et fut pour cette raison orthographié de la même façon jusqu’au XVIIIe siècle - Jean de La Bruyère écrivant encore, dans ses Caractères, que tel architecte n'avait « pas su penser avec assez d'étendue pour concevoir le dessein général de tout son ouvrage. »
    Ces circonstances font apparaître l’art du dessin comme une révérence à la notion de l’essai, et non comme une exigence de résultat. C’est en cela qu’il s’oppose aux forces dévastant le monde d’aujourd’hui. Il exprime le bonheur et la gloire de l’expérimentation, alors que le monde d’aujourd’hui ne cesse de viser le résultat sur tous les plans, du domaine soi-disant culturel jusqu’à celui de la finance et de l’économie, et de la prétendue politique jusqu’aux industries de la communication globalisée.

    à suivre

     

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